Récits, enquêtes, anecdotes, chroniques : savoir raconter une histoire fait partie du métier de communicant. C’est donc avec beaucoup d’intérêt que j’ai assisté à une représentation de la pièce “Le Porteur d’histoire” d’Alexis Michalik. Une pièce à la fois drôle et passionnante, qui par de nombreux aspects interroge la notion même d’histoire. Quelques enseignements tirés de la pièce…

Histoire, enquête & vérité

Le mot histoire vient du grec historia, qui signifie enquête, recherche intelligente de la vérité. Et la pièce d’Alexis Michalik est justement construite autour d’une enquête menée par Martin, le personnage principal. Le spectateur se sent impliqué dans la résolution de l’énigme, entraîné dans une chasse au trésor incertaine, bref, impatient du dénouement. 

Le premier enseignement à retenir est peut-être cette dimension de quête qui anime toute personne qui se lance dans la rédaction d’un récit, même s’il s’agit d’un récit fictif. Celui qui écrit est en quête, et toute bonne histoire doit entraîner son lecteur dans une quête. Les meilleures histoires, celles qui nous marquent le plus, sont celles qui se prolongent en nous grâce aux questions qu’elles sèment dans nos esprits : elles nous invitent à plus. Quelle vérité, quel idéal, dans quel mystère veulent-elles nous faire entrer ? Quelle suite possible, quel passé ont pu avoir les personnages ? Quelle réalité de notre vie font-elles ressortir, quels parallèles avec notre propre histoire ? Quelle connaissance du contexte historique, quelle culture suis-je amené à explorer, approfondir ? 

Histoire, récit & fiction 

Il est important de distinguer faits réels objectifs et vérité. Car si tout auteur cherche à dire quelque chose de vrai, Alexis Michalik démontre dès le début de sa pièce que toute histoire contient une part de fiction. Il va même jusqu’à écrire « tout notre passé est une fiction. » Il y a en effet une part de subjectivité dans tout récit. Il existe autant de versions du récit d’un événement qu’il y a de témoins, chacun ayant son propre point de vue. Et pour aller plus loin, une même personne peut raconter la même histoire sous un angle complètement nouveau quelques années plus tard. En effet, « un homme voit le monde différemment à différentes périodes de sa vie« , comme l’exprime cette citation tirée de Big Fish, pour ceux qui ont eu l’occasion de voir le célèbre film de Tim Burton.

Cependant, il est difficile pour nos esprits cartésiens, dans une époque où le style journalistique domine et où l’on combat les fake news, de ne pas se poser la question : « est-ce que c’est vrai ? » à la lecture d’un récit, dans le sens « qu’est ce qui est réel, objectif ». La pièce nous invite à remplacer cette question par : « quel est le message que veut me faire passer l’auteur à travers son histoire ? »

Dans tout récit il y a donc une part de fiction, et pour Alexis Michalik, l’Histoire avec un grand H n’y échappe pas :

« L’Histoire, c’est notre mémoire commune, notre identité. (…) Souvent, presque toujours, le récit du vainqueur est celui qu’on retient. Chaque historien est avant tout un homme. L’Histoire ne peut donc être absolument objective (…)” 

Histoire avec un grand H & petites histoires

Les petites histoires s’inscrivent dans la grande Histoire : l’auteur fait d’ailleurs sans cesse allusion à des personnages historiques, et en met d’autres en scène tout au long de la pièce comme Marie-Antoinette ou Alexandre Dumas.  

La pièce nous montre que positionner son récit dans un cadre historique, culturel, ou y faire allusion par des éléments concrets lui donne une autre dimension. Le contexte donne de l’importance aux petites histoires en les ancrant dans notre mémoire commune grâce à des repères partagés.

La magie de la pièce réside dans sa construction en gigogne. Il faut rester bien accroché au scénario : chaque scène laisse place à une autre scène qui n’est rien de moins qu’une histoire dans l’histoire, une scène dans la scène. 

On tire le fil, d’histoires en histoires, pour reconstituer petit à petit un puzzle qui nous donne une vision plus globale de l’enquête. Petit à petit un lien se crée entre les histoires et les personnages. Finalement, tout est lié, la grande Histoire comme les petites.

Histoire & identité

Le Porteur d’Histoire nous apprend également que ce que l’on a reçu fait partie de nous : on ne part jamais d’une page blanche pour écrire ou inventer sa vie. C’est au contraire en intégrant notre histoire familiale, en accueillant ce patrimoine que l’on devient vraiment libre et que l’on commence à construire quelque chose, que ce soit dans la lignée ou en opposition avec ce passé.

En effet l’auteur insiste à de nombreuses reprises sur l’histoire dans laquelle s’inscrivent les personnages. Pour ne donner que deux exemples : 

Martin, le personnage principal, dit de lui-même : “ Je suis le porteur d’histoire. Je suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils de porteurs et raconteurs d’histoire. J’ai pour ancêtres Hérodote et Eusèbe de Césarée.” 

Le personnage Michel Leborreu, fossoyeur de la petite commune de Linchamps, est le descendant d’un certain Jacques Duclos, bagnard devenu bourreau. Dans la pièce il déclare : “ Et Jacques Duclos est devenu Jacques Le Bourreau, dit Jacques “ Le Borreu ”, et Le Borreu, c’est mon nom, Michel Leborreu. Et Jacques, c’est mon ancêtre. C’est ton père qu’a trouvé ça dans ses bouquins.” (…) “ Ton père, il m’a appris à accepter mon héritage, et à en être fier. Mon père était fossoyeur, moi je suis fossoyeur, et j’en suis fier, mon pote.” 

Un bel hommage à Dumas & au roman-feuilleton, ancêtre de nos séries télévisées !

L’auteur rend un bel hommage à Alexandre Dumas, d’une part, en faisant de lui un personnage de sa pièce, et d’autre part, en s’appuyant sur les codes du roman-feuilleton dans sa propre pièce. 

Le roman-feuilleton naît dans les années 1830, lorsqu’Émile de Girardin lance La Presse. Ce quotidien bon marché devient très populaire et publie pour la première fois sous la plume d’Alexandre Dumas cette nouvelle forme de roman dévoilé épisode par épisode.

Le suspense est maintenu tout au long de la représentation par notre personnage Martin, qui l’exprime ainsi :

“ Maintenant vous êtes prête à me déchiqueter pour savoir la suite et ça, c’est la règle n°1 du feuilleton tel que l’a inventé Dumas, le suspense de bas de page qui vous fait acheter le journal du lendemain pour avoir le chapitre suivant ! ”

Il y a bien une énigme principale qui se dénoue à la fin, mais elle est entrecoupée de petites histoires plus ou moins banales, parfois avec un rythme assez lent, et sans respect de la chronologie. Enfin, les personnages sont nombreux et complexes : le personnage principal est même scindé en deux personnages au départ, Martin et L’homme.

Vous l’aurez compris, c’est une pièce à ne pas manquer, qui remettra sans doute en question votre manière d’écrire et de lire ! Pour prendre vos places, c’est par ici.

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